Message du Recteur de l’Université d’État d’Haïti le 18 Mai 2024

En cette Fête du Drapeau et de l’Université, l’Université d’Etat d’Haïti porte une grande souffrance.
Souffrance pour le pays qui s’effrite sous nos yeux.
Souffrance qu’inspire la situation de la majorité de la population gangrenée par la faim, la misère l’insécurité, la maladie le chômage, a un niveau jamais atteint auparavant ;
Souffrance pour les élèves et les étudiants, les maitres et les professeurs, qui sont interdits de fréquenter leurs écoles et leurs universités,
Souffrance pour notre Université elle-même objet direct d’agressions, de pillages, d’incendie, d’occupation de plusieurs de ses Facultés.
Nous souffrons mais nous ne baissons pas les bras
Nous souffrons mais nous continuons à réfléchir
Nous n’oublions notre rôle dans la société comme guides, comme lumières, comme consciences
Nous demeurons conscients de cette responsabilité que nous partageons avec nos consœurs en tant que vigiles, en tant que gardiennes du Drapeau. Ce Drapeau que nous commémorons aujourd’hui.
Et puis, nous n’oublions pas l’importance de ce Drapeau. Pour nous-mêmes et pour l’humanité. Ce drapeau qui a aidé à créer d’autres Drapeaux. Ce Drapeau qui symbolise la liberté pour nous et pour beaucoup d’autres peuples. Ce Drapeau qui a été le premier coup de pioche dans le processus de mise à mort du racisme, du colonialisme, de l’esclavage à travers le monde.
Ce Drapeau qui est célébré dans plusieurs pays.
Ce Drapeau qui nous rappelle d’où nous venons, qui nous sommes et l’énorme héritage qui est le nôtre. Et qui nous interdit de nous laisser aller au découragement ou à la désespérance. Nos ancêtres ont eu à endurer encore plus.
Par ailleurs, il doit être clair pour tout le monde que ce qui se passe maintenant, la situation que nous connaissons aujourd’hui, se situe aux antipodes de ce pays que nous disions vouloir construire, de ce projet de société que nous avions solennellement voté à la date du 29 mars 1987. Rappelons-le à la face du monde, nous avions massivement et ostensiblement opté ce jour-là :
- Pour un Etat fort, légitime, décentralisé, un Etat souverain, qui répond des citoyens qui l’ont mis en place ;
- Pour que tous les enfants aillent à l’école, pour que l’accès à l’université soit garanti à tous sur la seule base du mérite ;
- Pour une Réforme Agraire complète, capable d’assurer une véritable relance de l’agriculture, notamment la production alimentaire au bénéfice de la population haïtienne.
- Pour une économie nationale adossée aux ressources du pays, assurant l’indispensable interrelation entre toutes les branches d’activités et tous les secteurs économiques.
- Pour que tous les citoyens aient accès à l’alimentation, à l’éducation, à la santé, au travail, au logement, à la justice, à la sécurité, à la paix
- Pour que tous les fils et toutes les filles de la patrie aient accès aux mêmes droits, aux mêmes opportunités et partagent les mêmes obligations.
Voici le pays dont nous avions rêvé. Et c’est de ce pays que nous rêvons encore.
Bien sûr, ce n’est pas facile à inscrire dans la glaise du réel. Nous savons que pour y arriver, nous devons nous armer de beaucoup de courage, de beaucoup de volonté. Et bien entendu, nous devons pouvoir mobilise les ressources appropriées, beaucoup de ressources.
Le peuple haïtien a déjà fait montre de son potentiel de courage, de volonté et de résilience. L’expérience du « Canal » en constitue l’exemple le plus récent. Et si les membres du Conseil Présidentiel veulent bien se servir de la Constitution comme boussole, pour orienter leurs actions sur les plans économique, social, culturel et politique, ils auront réussi leur mandat au-delà des espérances
On aura certainement besoin de ressources. Ressources humaines, ressources financières, ressources techniques, entre autres.
En dépit de ce que l’on croit, en dépit de pertes récentes occasionnées par la situation que l’on sait, notre pays dispose d’un capital humain appréciable. On le retrouve d’abord à l’intérieur, dans nos villes, dans nos plaines, dans nos mornes. On le retrouve aussi à l’extérieur, chez nos braves compatriotes de la diaspora. On peut également compter sur des étrangers amoureux d’Haïti.
En ce qui a trait aux ressources financières, l’Université d’Etat d’Haïti entreprend des démarches en vue de la récupération des rançons que notre pays a du verser aux grandes puissances de l’époque – la France, l’Espagne, l’Allemagne, l’Angleterre, les Etats-Unis – durant le 19e siècle et au tout début du 20e. La priorité sera accordée au dossier de la « Dette de l’Indépendance » compte tenu de son importance et des avancées déjà réalisées depuis que le Président Jean-Bertrand Aristide l’avait initié en 2003. Par la même occasion, sera abordée la question des préférences commerciales consenties comme autre condition pour la reconnaissance de notre indépendance.
Nous invitons le Conseil Présidentiel de Transition et toutes les forces vives de la nation à appuyer cette démarche. Bien entendu, nous devons tous être conscients de la nécessité d’adopter toutes les dispositions pour assurer que les sommes à récolter sous ce chapitre soient utilisées de manière utile, que les dépenses qu’elles financent respectent les normes de comptabilité, d’éthique et de moralité et qu’elles n’aient pas le même sort que les programmes CIRH et Petro Caribe. En outre, le Conseil Présidentiel de Transition et le gouvernement devraient déjà se préparer à entamer le dialogue et les négociations appropriées avec le Gouvernement Français.
Sur cette même lancée, nous encourageons le Conseil Présidentiel à s’associer avec la CARICOM et les pays d’Afrique anciennement colonisés qui se sont déjà engagés dans des initiatives conséquentes sur le dossier des Réparations. Il s’agit des réparations relatives aux dommages, aux souffrances, abus et injustices endurés à l’occasion de la colonisation et de l’esclavage.
Un dossier substantiel qui mobilise déjà divers pays, diverses institutions internationales et d’importantes personnalités à travers le monde. Il n’y a aucune raison pour qu’Haïti ne s’intègre pas à ce mouvement. N’oublions pas que St-Domingue, l’ancêtre d’Haïti, a été la plus riche et la plus profitable des colonies de l’époque, donc le plus haut lieu de la colonisation et de l’esclavage.
Par ailleurs, dans cette conjoncture particulière ou nous nous trouvons, nous avons besoin d’amis, de beaucoup d’amis. Plusieurs pays, plusieurs peuples à travers le monde ont encore en mémoire les appuis reçus d’Haïti à divers moments de leur histoire et qui demeurent soucieux de manifester leur reconnaissance et leur sens de la réciprocité. Il y a ceux qui ont reçu l’aide d’Haïti dans le cadre de leurs luttes de libération ; il y a ces peuples qui ont pu sortir de la servitude grâce à l’action directe ou indirecte de notre pays ; il y a ceux qui se sont inspiré de l’exemple d’Haïti ; il y a ceux qui ont bénéficié de l’intervention diplomatique décisive d’Haïti au niveau des instances internationales en des moments cruciaux de leur existence ; sans compter ceux au secours desquels nous avons spontanément et généreusement volé lorsqu’ils affrontaient des calamités ponctuelles. Par ces temps difficiles que nous connaissons, il nous parait opportun d’aménager un espace spécial qui permette à ces amis de se manifester de manière spécifique en faveur de notre pays. Le Conseil Présidentiel pourrait créer un consortium spécial composé de ces pays présentant cette caractéristique particulière.
Le Conseil Présidentiel devrait se préparer à compter également sur la Diaspora. Pas seulement pour ses compétences multidisciplinaires et ses ressources substantielles, mais aussi pour l’influence politique qu’elle a su acquérir dans plusieurs pays ou elle s’est établie. En ces moments ou le niveau de dépendance d’Haïti s’est accru de manière exponentielle, la capacité de notre diaspora à faire pression sur les gouvernements de pays comme les Etats-Unis, la France et le Canada peut s’avérer très utile.
Notre pays peut changer. La route est déjà tracée. Il nous revient de prendre le chemin approprié. Nous pouvons trouver les ressources nécessaires. Nous pouvons aller les chercher.
C’est dans cet esprit que nous souhaitons à tous les grands commis de l’Etat, aux dirigeants de nos universités, aux professeurs, aux maitres, aux étudiants, aux élèves et à tous nos compatriotes d’Haïti et de la diaspora :
Bonne Fête du Drapeau
Bonne Fête de l’Université.
18 mai 2024
FRITZ DESHOMMES
RECTEUR





