Bois caïman: entre mythes, épopée, et le cheminement vers une nation opprimée

L’enfer colonial de Saint Domingue a été le théâtre d’une tragédie jouée par les nègres des plantations sur l’habitation Lenormand de Mezi. Cochers, commandeurs, domestiques, et chefs d’ateliers se sont donné un rendez-vous en la nuit solennelle du 14 août 1791 pour organiser ce que les historiens appellent simultanément le complot des esclaves, la grande réunion politique, et enfin « la cérémonie du Bois caïman ». Cette nuit devait être une prélude à la grande révolte incendiaire et homocidaire du 22 au 23 août 1791, dans les grandes plaines du nord, et secouer les fondements politiques et administratifs du système plantationnaire colonialiste et esclavagiste de Saint Domingue, jusqu’à la proclamation de l’indépendance du premier janvier 1804. Quand on revisite l’histoire de l’émancipation des noirs à partir de la date du 14 août 1791, ce fait singulier accepte une triple interprétation; un mythe, une épopée, et le cheminement tragique vers une nation opprimée.
L’Afrique possède des caractéristiques similaires aux grecs que les occidentaux vénèrent comme les héros de la mythologie politique ayant inspiré les écrivains et philosophes des périodes de la Renaissance et du Classicisme. En effet, entre les deux continents, des attitudes tragiques, mais dans des expressions, avec des représentations hiérophaniques, et des rituels différents, semble être un pont qui les assimile dans une humanité commune. Quand on lit « Les cités antiques » de Fustèle de Coulange, on se rend compte que l’Afrique se rapproche des peuples helléniques bien plus qu’elle s’en éloigne. Et l’historien Check Anta Diop dans » Civilisations et Barbarisme » et » Nations nègres et Cultures » aurait eu ce préssentiment sur cette commune caractéristique, pour avoir mené des recherches sur le passé des civilisations pionnières de l’Afrique et de leurs rapports d’influence et de complétude avec le reste de l’humanité.
Cette considération nous aide mieux à comprendre la nuit du 14 août dans ses aspects de mythes, de tragédies, et donc dans son apsect d’ anthropologie africaine qui ne justifie point le discours négatifs et dénigreurs des secteurs religieux rétrogrades sur la cérémonie du Bois Caïman. Au contraire, au regard d’une appropriation d’une histoire de l’anthropologie politique et culturelle des continents, Amérique autoctones, Europe et Afrique, les noirs qui sont les héritiers de la victoire des héros de 1804 doivent retrouver une identité et une fierté dans cette nuit solennelle qui se commémore dans le nord d’Haïti et à travers tout le pays où la mémoire nationale ne souffre pas de l’oubli pathologique que façonne l’occidentalisation des cultures des peuples noirs.
L’invocation des divinités africaines par les participants de cette cérémonie est similaire aux consultations des oracles des temples dans les cités de la Grèce par des généraux qui s’appretaient à livrer des batailles à des armées ennemies. Le courage politique qu’insufle ces rituels est essentiel à mobiliser les troupes et à les fidéliser à leurs meneurs qui sont percus parfois comme des choisis ou des élus des dieux. A cet égard, l’allégorie biblique Moïse conduisant le peuple israël hors de l’empire des Pharaons est une page comparative de l’histoire tragique des peuples qui se sont constitués à travers les scènes de tragédie politique. Rappelons d’abord Boukman et Cécile Fatima au Bois Caïman, ensuite Toussaint, Biassou, Dessalines pendant les 13 années de lutte indépendantiste, font tous partis des élus illuminés par les esprits divins qui leur donnaient la mission de libérer les esclaves des chaines de l’esclavage. Mais, l’esclavage colonial fut une oeuvre bénie par la religion catholique apostolique romaine. Faut-il accuser le Dieu de Moïse ou celui de l’ampereur romain Constantin dont le siècle européen avait hérité pour être l’occasion des inquisitions, des autodafés, des buchers qui condamnaient les hérétiques. Donc, la prière de Boukman en dit long sur l’assimilation que peuvent faire les êtres humains de leurs passions et de celles des divinités qu’ils jugent avec leurs mêmes qualités et défauts. Mais, la ruse demeure aussi une strategie chez les politiques qui savent instrumentaliser la religion. Toussaint et Dessalines ont tous les deux mené la guerre contre le vodou, car ils connaissaient les occasions de rassemblements politiques que pouvait favoriser cet héritage africain que les esclaves ont reconstitué sur les plantations des colonies. A cette trahison stratégique des pères fondateurs de la nation, il faut ajouter les campagnes de ‘rejeté » menées sous le gouvernement de Élie Lescot, et les vandalismes du quartier général des Forces armées d’Haiti transformé en un musée vodouesques et du site historique et culturel Bois Caïman par des croyants protestants sous l’influence du pasteur Chavannes Jeune. Des faits honteux et rationnellement irrationnels du point de vue de la démocratie et de la diversité des cultures.
Mais, malheureusement comme la nation de 1804, le vodou devait naitre sur la terre d’Haiti avec le statut d’une culture opprimée. Le sociologue Jean Casimir a la claivoyance de montrer les mècanismes institutionnels mis en place par l’occident, depuis les périodes esclavagistes jusqu’aux années du nationalisme d’existence du peuple haïtien, pour réprimer et étouffer tout ce qui renvoie à une culture de résistence, de marronnage, de lutte, et d’affirmation de l’identité africaine. Et « Le barbare imaginaire » de Laennec Hurbon renforce et complète l’analyse de Jean Casimir sur ce que nous pouvons appeler à la fois un dénie du soi culturel et une fabrication du notre soi comme barbare par l’occident.
Donc, Bois Caïman devrait être imaginé, percu, construit, et revendiqué dans la Caraibe et en Amérique comme un symbole de liberté et porter encore la mémoire d’une longue lutte qui a été menée pour la restauration des nègres et pour un universalisme des droits de l’homme et du citoyen qui aura un écho dans les pages ecrites par Aimé Césaire et Frantz Fanon sur la pensée philosophique, ontologique, et politique appelée Négritude. Scander « Vive le Bois Caïman » qui est un patrimoine des peuples noirs, c’est aussi mettre en refrain » Vive Haiti » qui est le royaume d’une Afrique déportée, mutilée, pillée, mais toujours en lutte pour la retauration de sa dignité, à travers toutes les communautés noires du monde.
Cheriscler Evens
Professeur et journaliste





