L’hypocrisie des dirigeants politiques en Haïti : Une réflexion sur l’absence de l’idéologie de Dessalines dans l’enseignement

En tant que mémorant en philosophie et sciences politiques, à l’Université d’État d’Haïti, Institut d’études et des recherches Africaine d’Haïti (UEH-IERAH/ISERSS) et actuellement étudiant en anthropologie sociale et culturelle à l’Université Laval. Il est légitime de s’interroger sur les contradictions flagrantes dans les discours politiques en Haïti. Un exemple frappant est l’évocation constante de la mémoire de Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de la nation, par les dirigeants politiques lors de commémorations publiques, alors même que ses idées et son idéologie politique ne font pas partie intégrante de l’enseignement ni des pratiques politiques actuelles.
Dessalines : Le révolutionnaire oublié du système éducatif
Jean-Jacques Dessalines, le leader incontournable de la révolution haïtienne et l’architecte de la première république noire, incarne une idéologie basée sur la lutte pour la souveraineté, la liberté des peuples opprimés et la justice sociale. Ses actions et sa vision ont non seulement permis de renverser l’oppression coloniale, mais aussi de poser les fondations d’un nouvel ordre social.
Cependant, cette idéologie est largement absente aux programmes éducatifs haïtiens, tant dans les écoles que dans les universités. Comment expliquer ce paradoxe ? Pourquoi les jeunes Haïtiens ne sont-ils pas exposés de manière systématique aux principes politiques qui ont fondé leur nation ? L’enseignement de Dessalines devrait être un patrimoine intellectuel et idéologique, véhiculant des valeurs d’émancipation et de solidarité nationale.
Un discours politique paradoxal
L’hypocrisie réside dans le fait que, chaque année, les dirigeants politiques haïtiens célèbrent bruyamment les dates symboliques de la naissance et de l’assassinat de Dessalines (le 17 octobre 1806), tout en restant éloignés de ses idéaux dans leurs politiques publiques. Ces commémorations, souvent accompagnées de discours grandiloquents sur l’amour de la patrie et de la défense des intérêts nationaux, semblent être plus des outils de légitimation politique que des moments de réflexion sérieuse sur l’héritage de Dessalines.
En fait, l’absence de l’idéologie de Dessalines dans le système éducatif reflète une stratégie plus large des élites pour maintenir un statu quo qui préserve leurs intérêts. Comme l’explique l’anthropologue Jean Casimir, la société haïtienne a longtemps été gouvernée par des élites détachées des réalités sociales du peuple, utilisant l’histoire et la culture à des fins de domination symbolique .
L’éducation comme clé du changement sociopolitique
L’absence de l’enseignement de l’idéologie de Dessalines n’est pas un simple oubli. Elle participe à la perpétuation d’un système où les citoyens sont privés de repères historiques et politiques solides. En ne transmettant pas les idéaux de Dessalines, les dirigeants actuels contribuent à maintenir une population politiquement désarmée et socialement passive.
Or, comme l’avait bien souligné Michel-Rolph Trouillot dans Silencing the Past, la manière dont l’histoire est racontée et enseignée joue un rôle clé dans la structuration du pouvoir. L’effacement ou la marginalisation de certaines figures historiques – comme celle de Dessalines – permet de contrôler la mémoire collective et, par conséquent, d’influencer les formes de résistance politique .
Un héritage refoulé, une crise sociopolitique persistante
Si l’idéologie de Dessalines n’est pas enseignée comme un patrimoine, c’est en partie parce que ses principes – une politique en faveur des opprimés et une vision de justice radicale – remettraient en question les structures de pouvoir actuelles. La situation politique et sociale en Haïti, marquée par des inégalités criantes, des crises politiques à répétition et une pauvreté endémique, trouve en partie ses racines dans cet oubli intentionnel.
L’absence de l’idéologie de Dessalines dans l’enseignement contribue donc à une situation de stagnation politique où la démocratie est formelle et non substantielle. En ne formant pas les générations futures aux idéaux de liberté, d’égalité et de souveraineté incarnés par Dessalines, les dirigeants haïtiens d’aujourd’hui participent à la perpétuation d’une société hiérarchisée et divisée.
Conclusion
L’hypocrisie des dirigeants politiques en Haïti, qui célèbrent Dessalines tout en trahissant ses idéaux dans la pratique, est un facteur clé de l’instabilité sociopolitique actuelle du pays. Enseigner l’idéologie de Dessalines dans les écoles et les universités serait non seulement un acte de justice historique, mais aussi une stratégie pour redonner du pouvoir au peuple haïtien. Les jeunes générations doivent être formées à l’esprit critique et à la connaissance de leur passé révolutionnaire pour construire un avenir politique plus juste et plus égalitaire.
Références bibliographiques
Casimir, Jean. La Culture Opprimée, 2001.
Dubois, Laurent. Avengers of the New World: The Story of the Haitian Revolution, 2004.
Madiou, Thomas. Histoire d’Haïti, 1847.
Trouillot, Michel-Rolph. Silencing the Past: Power and the Production of History, 1995.
GABRIEL Mathia Lando





