Dr Lainy Rochambeau, un mapou qu’un cancer à la tête a terrassé

Notre camarade, le Dr Lainy Rochambeau, nous a quittés pour rejoindre ce ciel paisible où les douleurs se dissipent et où l’amour demeure. Que ce passage soit, pour nous, ses anciens camarades du lycée Anténor-Firmin et de l’École normale supérieure, un envol doux et serein ! Que son âme bienveillante trouve enfin la paix après tant de souffrances !
Ce n’est pas un adieu définitif, car cette séparation brutale ne saurait effacer tout ce que nous avons vécu et partagé au fil des années. Malgré cette perte, nous continuerons à sentir sa présence à nos côtés, dans nos projets et dans notre vie quotidienne. À chaque lever du soleil, son souvenir nous inspirera le goût du beau, du vrai, de la qualité et de l’excellence dans notre quête du bonheur collectif.
Lainy et moi nous connaissions depuis notre plus jeune âge, alors que nous fréquentions les bancs du lycée Anténor-Firmin. Notre amitié a traversé les années sans jamais perdre de sa profondeur. Après la classe de philosophie, nous nous sommes retrouvés à l’École normale supérieure, où il étudiait les lettres, tandis que j’étudiais la philosophie. Après notre licence, nous avons poursuivi nos études supérieures, lui en France et moi au Canada.
Le professeur Lainy Rochambeau a obtenu un doctorat d’État en linguistique à la Sorbonne. À son retour en Haïti, il a enseigné à l’Université d’État d’Haïti. Quelques années plus tard, il a été révoqué à la suite de conflits opposant des professeurs aux responsables du rectorat de cette université. Contraint de quitter Haïti, il s’est retrouvé aux États-Unis avec un statut précaire et sans salaire garanti.
À la précarité professionnelle et matérielle provoquée par son licenciement et son exil est venue s’ajouter une épreuve plus terrible encore : Lainy a été atteint d’un cancer du cerveau. Lorsque j’ai appris la gravité de sa maladie et les difficultés auxquelles il faisait face pour se faire soigner, j’ai fait appel à la solidarité des autorités universitaires et gouvernementales afin qu’elles lui viennent en aide. Seule la professeure Norah Joseph, de la Faculté de linguistique, a répondu à mon appel. Je n’oublierai jamais son geste.
J’ai alors compris qu’un homme comme le Dr Lainy Rochambeau ne figurait pas parmi les priorités nationales. Comme tant d’autres qui lui ressemblent, il a été mis à l’écart dans un pays où la médiocrité domine trop souvent. Il a vécu cette période douloureuse dans l’angoisse, contraint d’accepter une défaite humiliante et de renoncer à son choix de vivre dans une Haïti qui, elle, n’avait pas voulu de lui.
Je ne condamne ni Dieu ni le destin, mais je trouve que la vie est injuste. Lui qui avait tout fait pour se former et qui avait fréquenté de grands centres universitaires à travers le monde n’a pas récolté les fruits des efforts qu’il avait consentis. Comme moi, malgré la dureté des réalités terrestres, il n’a jamais mis en doute la bonté de Dieu, en dépit de la souffrance, des inégalités et des injustices qui brisent certaines vies avec une cruauté particulière.
Je ne cherche ni faux ni vrais coupables à la situation actuelle de mon pays. Je me demande simplement pourquoi tant de parcours extraordinaires, construits au prix d’immenses sacrifices, peinent à être reconnus et acceptés. Pourquoi en a-t-il été ainsi du sien ?
Il y a quatre ans, le Dr Lainy Rochambeau m’avait présenté à l’un de ses amis, qui cherchait un spécialiste du droit constitutionnel haïtien afin d’expliquer la situation de notre pays dans le cadre d’une conférence organisée par la section Caraïbes de l’Université de Louisiane.
Après ma présentation, Lainy m’a dit : « Nous avions pensé à Mme Mirlande Manigat, mais je ne crois pas qu’elle aurait fait mieux que toi. »
Je lui ai répondu : « Arrête ! Mirlande est mieux préparée que moi et que beaucoup d’autres. Nous sommes les semences de l’avenir. »
Il insista : « Sonet, tu en as la capacité. Lance-toi ! Je crois en toi. Tu verras : Haïti souffre d’une grave pénurie d’hommes et de femmes capables de s’engager. Cela marchera ; sinon, il faudrait désespérer du pays. »
L’émotion de cette conversation resurgit aujourd’hui dans ma mémoire, à cette heure de vérité nationale où il nous faut réparer les brèches et rattraper le temps perdu.
Cette aventure à laquelle tu m’as invité, dois-je désormais la poursuivre seul, sans toi, cher ami ?
L’illusion d’une vie en rose, sans douleur ni défaite, a toujours été hors du domaine du possible. Pourtant, même lorsque l’inaccessible semble habiter nos rêves, nous devons trouver la force de vivre, malgré la persistance du malheur.
Mon grand regret, cher Rochambeau, est de ne pas avoir pu te parler une dernière fois. Mais, en même temps, je voulais éviter cette douloureuse scène d’adieu, sachant que tu étais condamné à brève échéance. En raison d’une maladie qui bouleverse ma propre vie et me retient au Canada, je n’ai pas pu être auprès de toi au moment poignant de notre séparation définitive.
Tu n’as pas eu le temps de confier une dernière parole à l’homme politique que tu souhaitais que je devienne. Mais je garde précieusement tes idées, tes réflexions, ta gentillesse et les valeurs que nous partagions.
Monte vers le ciel étoilé, accompagné de la loi morale que tu portais en toi. Deviens cette étoile qui continuera de nous éclairer tandis que tu marches à la rencontre de ton Créateur.
Tu peux maintenant reposer en paix, cher Lainy. Ta vie n’aura pas été vaine : tu nous laisses ton savoir, ton courage, ton amitié et cette confiance inébranlable que tu plaçais dans l’avenir de notre pays. Nous garderons ta lumière vivante en poursuivant les idéaux auxquels tu croyais.
À ta chère épouse, Darline, ainsi qu’à ta fille, j’adresse mes condoléances les plus émues et l’expression de toute ma solidarité. Puissent-elles trouver la force de traverser cette douloureuse épreuve.
En songe et en pensée, tu demeureras avec nous pour l’éternité.
Sonet Saint-Louis av
Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique à la faculté de droit et des sciences économiques de l’université d’État d’Haïti
Professeur de philosophie.
Canada, le 22 août 2026
Tél: 2635580083/+509-44073580
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